Enquête sur la face cachée d’Internet

Extraordinaire lieu de liberté, le Web est vite devenu une énorme machine à diffuser des images porno. Pour certains, c’est un fructueux marché. Pour d’autres, une dépendance. Et les pédophiles s’y incrustent plus facilement qu’on ne les traque.

par Renaud Revel

La voix est blanche, mais bien posée. Elle ne tremble pas. Seuls les yeux brillants, à peine humides, disent l’émotion contenue. Harry Higgins serre les dents et, en quelques mots, confesse sa détresse au médecin qui l’interroge depuis un long moment: «Je n’en peux plus…» Cela s’appelle un naufrage. Harry est au fond du trou. 34 ans, informaticien de métier, il vit à Chicago et ce n’est pas sans gêne qu’il franchit, une petite valise à la main, le seuil d’un établissement peu banal, situé sur les hauteurs de San Francisco, à l’entrée duquel trône une effigie de Thomas Edison, le pionnier de l’énergie électrique, qui semble jeter sur le visiteur un regard réprobateur. Harry l’avoue dans un sourire crispé: «Pour avoir fréquenté, tel un forcené, des sites pornographiques, à raison de dix heures par jour, je suis devenu un bagnard du Web.» Bienvenue au premier «Net hôpital». C’est ici, dans d’anciens locaux de la compagnie General Electric, repeints de blanc, que s’est ouvert, il y a quelques mois, une clinique d’un nouveau genre: un centre thérapeutique, unique au monde, pour les malades atteints de «cyberdépendance». L’un des avatars pittoresques, certes, de la cyberculture, mais une bouée de sauvetage pour les paumés du Net. Lumière tamisée, musique d’ambiance, personnel en blouse blanche, l’endroit, déroutant, est peuplé de drôles de pensionnaires. Séjourne là, dans un silence pesant, tout ce que le cybersexe a pu réduire en miettes, des junkies shootés à la Playmate, tous ces accros du Net que l’on a aussitôt baptisés «netaholiques», faute de mieux. Comme Harry. Dont la vie a basculé. Que son patron a flanqué dehors. Que sa femme a plaqué. Et pour qui la sexualité est devenue un enfer. «Il faut que je m’en sorte», murmure-t-il. Et il va tout faire, ici, en Californie, pour «décrocher». Un traitement de choc, une thérapie de groupe (façon Weight Watchers), menée à un rythme de commando. Coûte que coûte. Facture du séjour: 10 000 dollars, 70 000 francs. Le prix de la délivrance… Car la grande prêtresse du «Net addict» aux Etats-Unis, Kimberly Young, à l’origine de la création de ce centre, est aussi une redoutable femme d’affaires: plusieurs centaines de cyberdépendants, de toutes nationalités, sont déjà passés entre les mains de cette psychologue et sexologue de renom, pionnière de ce nouveau champ de recherche. Le filon semble inépuisable: «Ici, nous explique un médecin, nous acceptons toutes les cartes de crédit!» Première source de connexions du Net, le sexe fait exploser tous les compteurs: plus de trois internautes sur quatre – 87% des Américains, et plus de 50% en France – se sont connectés, au moins une fois dans l’année, sur un site pornographique. Et le phénomène ne cesse de faire des émules. En avril 1999, le hit-parade des mots les plus cliqués, en France, donnait, dans l’ordre: sexe, sexe gratuit, gros seins, MP 3 – un moteur de recherche pour les sites musicaux – zoophilie, gays, emploi et musique. Le bon docteur Young a du pain sur la planche…

2 milliards de dollars

Le cybersexe n’est pas le business le plus pauvre de l’e-commerce. Pour preuve, ces chiffres, à donner le vertige: sur les 10 milliards de dollars qu’a engrangés l’industrie du porno dans le monde, en 1999, celle du cybersexe a pesé, à elle seule, 2 milliards de dollars, dont 200 millions de francs en France: une manne qui devrait doubler d’ici à cinq ans, selon les prévisions les plus prudentes. Car l’Hexagone n’échappe pas au boom du sexe. C’est une déferlante qui s’est abattue sur la Toile: sur les 45 000 sites pornographiques répertoriés sur la planète, 200, professionnels, ont éclos en France, des sites auxquels il convient d’ajouter quelque 7 000 autres, amateurs ceux-ci. Sans compter plusieurs dizaines de milliers de newsgroups, des espaces d’expression libre transformés en parloirs, à l’échelle du globe, où se côtoient le meilleur et le pire: les catacombes du Net. Or les prévisions donnent le tournis: de 6,6 millions aujourd’hui, le parc d’internautes français, qui a enregistré une forte hausse – 24% au premier trimestre 2000 – devrait atteindre les 10 millions l’an prochain et tripler d’ici à 2005. La majorité d’entre eux iront baguenauder, tôt ou tard, sur l’un de ces sites, comme tout un chacun ou presque a feuilleté, un jour, un magazine de charme. Un horizon synonyme de jackpot pour ceux qui se partagent déjà ce marché – des Américains pour l’essentiel. Dans le seul Etat de Californie, les sites pornographiques ont rapporté à leurs propriétaires, en 1999, la bagatelle de 950 millions de dollars, soit près de 7 milliards de francs, selon le cabinet américain Datamonitor. Un joli magot, dont les investisseurs français du secteur n’ont touché, jusqu’ici, que des miettes.Certains, pionniers du genre, ont définitivement raté le coche. C’est le cas de Just Jaeckin, le réalisateur d’Emmanuelle, qui ne s’en plaint pas, même si son héroïne, interprétée par Sylvia Kristel, objet de culte, a suscité la création de nombreux sites, sans que son «créateur» ait touché le moindre centime. «Que voulez-vous? Je ne suis même pas propriétaire de la marque», explique le metteur en scène.» Le passé a pourtant fini par rattraper Just Jaeckin, qui s’apprête, vingt-six ans plus tard, à revisiter le mythe, à l’occasion d’un film retraçant le tournage du tournage.

Libération cybersexuelle?

«Try safe sex with the Web!»: testez le sexe sans danger, grâce au Net. Tel est le slogan tout trouvé d’une campagne de pub récemment lancée à l’initiative de l’un des sites porno les plus visités dans le monde, propriété de l’un des principaux leaders du marché, l’américain Tiarra Group. Et le mot d’ordre se décline à l’infini. C’est toute la planète Net qui s’est mise à l’érotisme à distance. Depuis qu’on meurt du sida dans la vie, les passions s’encapuchonnent et s’embrasent sur le Web. L’Occident redécouvre les joies simples du puritanisme d’antan. Conséquence, on se ruine, allègrement, au rythme des connexions. Simple, facile, discret, le Net déchaîne les libidos. L’amour – sans frontières – se calcule, désormais, en mégabits, les rencontres se nouent en numérique, on se «pacse» à coup d’e-mails et une armée de pulpeuses siliconées envahit la Toile. Enfer ou paradis? Pendant que les ligues de vertu se déchaînent outre-Atlantique, les chantres du sexe en ligne affirment que s’ouvre un champ fantasmagorique sans précédent. Ces nouveaux espaces virtuels seraient en passe de modifier profondément les mœurs, nous dit-on. Peut-on parler d’une «libération» cybersexuelle?
De révolution technologique, sûrement. Comme, au milieu des années 70, la cassette porno dopa les ventes de magnétoscopes, imposa la norme VHS et, plus tard, dans les années 80, sauva Canal + du dépôt de bilan, avant que les messageries roses fassent les beaux jours du Minitel, c’est encore le sexe qui est en passe de faire exploser l’industrie de l’audiovisuel. «Allez le X!» s’enthousiasment en chœur les dirigeants de Sony ou de Philips, qui voient dans le succès du cybersexe un débouché inespéré, ainsi qu’un champ d’expérimentation tout trouvé – pour le DVD notamment, la numérisation des images vidéo – dont le X est aujourd’hui l’un des vecteurs. Et pour le marché de la webcam, également: ces minicaméras numérisées vendues à bas prix et que professionnels et particuliers s’arrachent aujourd’hui: une fois connectées sur l’ordinateur, celles-ci permettent de transformer un petit F 2 en studio de production d’où, moyennant quelques consoles dernier cri, on peut non seulement transmettre en direct les images les plus intimes de sa compagne, mais aussi détourner des photos. C’est ainsi que de nombreuses célébrités – dont certaines ont porté plainte – comme Tom Cruise, Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Claudia Schiffer ou Hillary Clinton se sont retrouvées, à leur insu, sur le Net, déshabillées virtuellement par de petits malins.
La quincaillerie du sexe connaît également un boom: sur le grand bazar du Net, le virtuel rejoint souvent une réalité assez glauque. «Préparez-vous à sentir le Net», annonce le site Digital Sexsations, qui commercialise, depuis peu, un kit de vibromasseurs interactifs vendus en coffret et adaptables sur l’ordinateur: télécommandés, ces godemichés de la dernière génération qui se déclenchent à partir de mots clefs – «bouche», «fesse», «sexe»… – ont trouvé preneur chez bien des internautes. Et l’on n’a pas tout vu. Dans des laboratoires discrets de la Silicon Valley, des bricoleurs, fous d’informatique, mettent la dernière main aux premières tenues cybersexe du futur: une membrane imitant la peau humaine, qui, dotée de capteurs, sera en mesure, dès 2001, de transmettre et de déclencher, via le clavier des consoles, des attouchements sexuels!

Défouloir high-tech

En attendant, les linéaires du Net affichent complet. Photos de magazines scannées, catalogues de nus accessibles à tous, sites de masturbation interactifs où se combinent le son et l’image, clichés d’exhibitionnistes en mal de notoriété, catalogues de films X par conteneurs entiers, accessoires par milliers, strip-tease à la demande, réseaux en tout genre… Cette agora cybernétique a pris, en un rien de temps, la forme d’un gigantesque défouloir, d’un laboratoire où se développent, à une vitesse fulgurante, des technologies audiovisuelles de pointe. Une grande surface du sexe et un marché mondial pour le bonheur d’une poignée de nababs. Les money makers du porno sablent le champagne depuis que – «merci Clinton» – le président américain a approuvé la décision, prise dernièrement par la Chambre des représentants, d’étendre jusqu’à 2006 l’exonération fiscale pour toutes les opérations du Net.
«Merci Pamela», devraient-ils ajouter. Car que serait la Net pornographie sans Pamela Anderson, star bodybuildée de Hollywood, compagne de l’acteur Tommy Lee Jones et égérie du cybersexe? Le seul nom de l’ex-pin-up de la série télé Alerte à Malibu a suffi à booster l’industrie du Net et à déclencher la création de plus de 150 000 sites à son effigie, à travers le monde. Cette icône médiatique et son époux constituent, encore aujourd’hui, la première attraction du Web. Ce qui fait dire le plus sérieusement du monde à Cyril Viguier, l’un des producteurs français les plus en vogue de Los Angeles, patron de la chaîne de télévision Surfchannel, que le couple Jones-Anderson «est au Net ce que Gutenberg fut à l’imprimerie!»
Mais la sexualité sur Internet ne peut se résumer, bien sûr, à un poster de Playmate ou à la pornographie: informations, conseils, consultations de psychologues et de sexologues, la Toile est aussi un lieu de rencontres, un remède à la solitude, «un immense confessionnal et un divan planétaire», ajoute le sexologue français Pascal Leleu, auteur de l’un des rares ouvrages sur la question(Sexualité et Internet, L’Harmattan): «Sur le plan sexuel, cette liberté de parole avec des inconnus peut lever des inhibitions, dit-il. Elle permet d’exprimer des fantasmes en un endroit sans tabous. Les thérapeutes vous diront combien il est important de parler de sa sexualité: en ligne, l’anonymat rend l’abord de la question plus facile.» La consommation du sexe sur le Web ne relève pas forcément d’une pathologie, ajoute-t-il. Parmi ceux qui déclarent visiter en France des sites érotiques, plus de 60% sont mariés ou forment un couple. L’immense majorité des internautes branchés sur des sites pornographiques reconnaissent se connecter depuis leur domicile: l’ordinateur familial au service du fantasme. Changement d’époque? Partout, des Vosges à la Côte d’Azur et du Touquet à Saint-Jean-de-Luz, se jouera cet été la même musique: un slow au tempo lent. Les parents sortis, on baissera les lumières. Des filles et des garçons, joue contre joue. Les unes pensant fleur bleue et les autres tableau de chasse. American Graffiti, plus de vingt-cinq ans après. Toujours les mêmes vieux plans. A un bémol près: si tout cela n’a pas pris une ride, la drague chez les moins de 20 ans s’effectue aussi, désormais, sur le Net. Tchachs, échanges en ligne, interminables, jusqu’à l’aube, c’est là l’un des nouveaux paradis des amours ado. Encore faut-il éviter de basculer dans le sordide.
Or, pour cela, rien de plus simple, hélas! Pour pénétrer dans la Toile, il suffit de se connecter à un moteur de recherche – l’équivalent du 12 des renseignements de France Télécom – dont le plus cliqué est aujourd’hui Yahoo!. Et de taper le mot «sexe»: un sésame qui vous emmène illico dans un labyrinthe d’où il est – et c’est là le piège – souvent techniquement difficile de s’évader. Ou plus directement encore, de se connecter sur quelques-uns des sites phares du marché, quand ce n’est pas sur l’un de ses nombreux portails. Exemple: Flying Crocodile, américain, le plus important du globe, ouvre les portes de 24 000 sites pornographiques, dont ceux, une dizaine au total, du leader mondial Tiarra Group, que dirige un dénommé Marc Tiarra, président de la très puissante Union des sites pour adultes (UAS). A raison de 140 francs par connexion, ce porte-avions du cybersexe est une belle affaire pour son promoteur, qui revendique 1 milliard de dollars de revenus par an, pour une clientèle estimée à 32 millions d’internautes, dont 25% de Français. Suivent, dans l’ordre, trois autres gros sites, Kara’s Adult Playground (5,9 millions de clients), Teem Steam (4,1 millions) et Web’s Youngest Women (3,2 millions). Face à ces poids lourds, les sites gratuits font aussi un tabac. Le premier d’entre eux, Porn City, recense 57,9 millions de visiteurs. Que pèse le Web français sur ce marché? Peu de chose, malgré la prolifération de sites. L’un des plus recherchés est sans doute celui de Marc Dorcel, pape du cinéma porno en Europe, et, pour l’heure, petit internaute. Qu’importe, l’homme peut se frotter les mains. Si le site du groupe – Dorcel.com – n’attire «que» 50 000 personnes par mois, dont 10 000 abonnés – 60% sont français – l’explosion du cybersexe pourrait faire sa fortune. A la tête d’un catalogue de films X riche de plusieurs milliers de titres, Dorcel est en passe de devenir l’un des premiers fournisseurs du Net dans le monde. Notamment aux Etats-Unis, où son catalogue est déjà distribué par le groupe Wicked, une société de production de films porno basée à Los Angeles, et l’un des sites X américains les plus visités du moment. D’où une discrète euphorie chez Dorcel, où l’on explique: «Dans un an, ce sera Byzance, car nos films auront, sur le Net, grâce au numérique, une qualité d’image proche du cinéma.»
Les stars du X entrevoient déjà des débouchés inespérés. Elles négocient des contrats d’exclusivité d’un nouveau type, intégrant les droits du Net, avec les principaux producteurs du secteur, dont le chiffre d’affaires a tout bonnement explosé depuis trois ans. A raison de 40 000 titres par an, dont 5 500 aux Etats-Unis, et plus d’une centaine, en France – réalisés au prix unitaire de 250 000 francs – le marché s’emballe.Comme en témoigne Los Angeles, grande surface du hard, qui chaque jour voit démarrer une dizaine de tournages. Ce matin-là, on tourne dans le salon d’une vaste demeure, louée pour l’occasion. Perchée sur une chaise haute trône Kim. Nom de scène, Serenity, une star américaine du X, célèbre dans le monde entier et qui, à 30 ans, enchaîne film sur film. Depuis que l’industrie du cybersexe s’est emparée d’elle, sa vie a basculé. L’actrice porno d’hier s’est doublée d’une femme d’affaires. Non seulement la clientèle de ses films – une dizaine par an – a été multipliée par 1 000, depuis qu’on les programme sur le Net, mais sa notoriété a décuplé. Et la jeune femme a créé son site. Entre deux prises tombe le masque de l’actrice, qui se met à jouer les camelots en déballant le contenu d’une valise remplie à ras bord de godemichés couleur fluo.

«Les mœurs ont changé»

Regardez», dit-elle: une véritable ligne de produits portant sa griffe, qu’elle vend sur le Net, en même temps qu’un fourre-tout où voisinent catalogues de photos, sous-vêtements et extraits de films. Côté plateau, la recette est simple: tourné en vidéo, réalisé en trois jours, le film rejoindra, sitôt achevé, les rayonnages des sex-shops. Avant d’être basculé, dans la foulée, sur le Web. Puis, téléchargé en dix minutes, il sera rediffusé à la demande en pay per view, au prix unitaire de 24,95 dollars, soit aujourd’hui environ 185 francs la séance. Or c’est Wicked Interactive- une société dont les cinq sites arrosent le globe de films X – qui produit ce jour-là le film dont Serenity est la vedette.
Ambiance à la fois studieuse et détendue sur le plateau, où une quinzaine de personnes, acteurs et techniciens, s’affairent. Andrew Picking, le réalisateur, un vieux routier du porno au regard blasé, s’est fait une raison: «Les mœurs ont changé, c’est devenu l’usine, lâche-t-il. Pour suivre les cadences de plus en plus soutenues que leur impose le marché, les mecs prennent du Viagra.» Il désigne du menton un bellâtre à l’ouvrage: «Vise celui-là, il est à bout! Quant aux filles, elles ne pensent qu’à Hollywood et au pognon.» Tous sont prêts à vendre n’importe quoi sur le Net pour faire fortune. Jusqu’au moulage de leur pénis. Ce qu’a fait un certain Jeff Stricker, autre star américaine du cinéma porno, à qui ses produits dérivés ont rapporté l’an passé la bagatelle de 52 millions de francs.

De la presse porno au cybersexe

Calé dans son fauteuil roulant plaqué or, cigare à la main, Larry Flint semble, lui, savourer avec gourmandise son succès: cette photo orne l’un des magasins les plus courus d’Amérique. Ici, le roi de la presse porno, propriétaire de Hustler, le premier magazine du genre des Etats-Unis – et pornographe que Milos Forman immortalisa dans un film – a ouvert il y a six mois l’un des sex-shops les mieux approvisionnés du monde. 1 000 mètres carrés d’une grande surface ornée d’un slogan qui se veut rassurant – «Relax, it’s just sex» – et où l’on trouve tout: du tee-shirt aux cosmétiques, en passant par des albums, des accessoires divers et de la vidéo par linéaires entiers. En déballant la vie sexuelle des républicains et en se portant au secours de Bill Clinton, alors englué dans l’affaire Lewinsky, Larry Flint avait créé l’événement. Aujourd’hui, il est l’un des rois du cybersexe. Un monument de vulgarité satisfaite, riche à milliards et dont le site – Hustler on line – est l’un des plus fréquentés, avec 800 000 visiteurs par jour. Quant à son magasin, il ne désemplit pas. La clientèle, pour partie composée d’internautes, y trouve les produits dérivés vantés sur le Web. On vient de loin pour faire ses emplettes. L’Amérique pudibonde a beau s’éclater sur la Toile, les lois en vigueur dans bien des Etats du pays demeurent d’airain. Draconiens, le Code pénal du Texas et celui de l’Arkansas, par exemple, punissent de prison la simple utilisation de vibromasseurs, a fortiori leur vente. Tout aussi implacables, les lois de Californie ou du Colorado traquent la prostitution, considérée comme un délit majeur sur une bonne partie de la côte Ouest
«C’est un génie!» s’exclame Danni Ashe, à quelques minutes des bureaux du magnat du sexe. Danni est enthousiaste à l’évocation du nom de Larry Flint. C’est une pionnière. Blonde plantureuse, rire de Walkyrie, elle nous reçoit dans des salons cossus, le siège de Hard Drive: son groupe est l’un des premiers sites porno créés au monde, il y a cinq ans, l’un des leaders du marché, avec 20 millions de connexions. Lancée dans un garage, son entreprise est aujourd’hui millionnaire en dollars. Une société tenue d’une poigne de fer et dont le board meeting, un cénacle de cadres aux allures de vendeurs de missels, qu’elle réunit chaque jour, vaut le coup d’œil: topos au millimètre, analyse des courbes de connexions, études «quali» et «quanti», regards sur le Nasdaq… rien n’est laissé au hasard. Danni veille à tout. Et paie de sa personne. Car cette femme d’affaires, strip-teaseuse de métier, revendique, à 40 ans, le titre de première effeuilleuse en ligne. Un lit, quelques spots, une caméra et la voici en nuisette. Dans une pièce contiguë, un webmestre – technicien du Net – installé devant son clavier d’ordinateur, relaie, en direct, micro en main, les exigences d’une clientèle composée à 75% de Nord-Américains. Et la belle démarre son show. A l’autre bout de la ligne, de 3 à 4 millions de visiteurs quotidiens. Des adeptes du peep-show qu’elle tente de satisfaire, moyennant la communication à un standard d’un numéro de carte bancaire, débitée à vitesse grand V.
Pas méchant, certes. Mais attention, le cybersexe a, parfois, de quoi faire frémir. La facilité d’accès à Internet peut tendre de nombreux pièges, et la sécurité offerte par l’anonymat et la distance permet aux utilisateurs d’ignorer les codes des comportements sexuels et sociaux. Si le Réseau devient le lieu d’une vie idéale pour certains, il est aussi pour d’autres le média de toutes les déviances et de toutes les perversions. Ces trois dernières années, Internet est devenu le «Salon des pédophiles». La Toile propose d’insoutenables images pornographiques mettant en scène des enfants dès l’âge de 3 mois. Et, plus généralement, permet aux pervers de s’organiser en communautés. Or la chasse aux sites pédophiles s’annonce titanesque. Rares sont les estimations précises des pratiques pédophiles sur le Web. Mais une étude de l’université américaine de Pittsburgh (Pennsylvanie), réalisée il y a deux ans, parlait déjà de 1 million de vidéos répandues sur le Net et tablait sur un accroissement de 20% par an. Pernicieuse, la pédophilie emprunte des chemins de traverse, en marge des grandes autoroutes du Net. Se dissimulant derrière des pseudonymes, les amateurs de ce type de commerce se retrouvent de plus en plus dans des sous-réseaux, baptisés tantôt «newsgroups», tantôt IRC (Internet Relay Chat), accessibles grâce à des logiciels téléchargeables et compliqués à intercepter. Les pornographes piègent ainsi bien des internautes, qui se retrouvent parfois sans le vouloir sur des sites pédophiles maquillés. Quelle ne fut pas la surprise d’adeptes du naturisme de découvrir, sur des sites mondialement connus – comme ceux de Fitness Nature ou de Nude.com – nichés au cœur même de pages Web, en principe anodines et fréquentées par des dizaines de millions de nudistes, des clichés, sordides, de jeunes enfants? Dans la cybertraque engagée entre policiers et internautes pédophiles, chacun s’emploie à déjouer les embûches technologiques déployées de part et d’autre. La cellule Internet mise en place récemment par le ministère de l’Intérieur, à Paris, semble démunie face à l’ampleur du fléau. En France, au moins, la loi est claire: elle punit d’un an de prison et de plus de 300 000 francs d’amende toute personne prise en flagrant délit de navigation sur un site pédophile. Mais la planète Web ne connaît ni frontières ni codes. Or la cyberdémocratie a subi un sérieux revers au début de cette année. Les défenseurs du premier amendement à la Constitution américaine, qui garantit la liberté d’expression, jubilent depuis qu’un juge a bloqué l’entrée en vigueur du Child on Line Protection Act, une loi votée en octobre 1999 par le Congrès américain, prévue pour réprimer la pornographie sur le Web.

La jungle et ses fléaux

Mais la véritable régulation commerciale devrait être accomplie par les industriels eux-mêmes. Pour préserver leur métier et sauver la poule aux œufs d’or. Les plus gros chasseurs de sites pédophiles sont ainsi les grossistes du porno et les grands fournisseurs d’accès, tels Yahoo! ou Wanadoo, qui tentent de faire le tri dans la jungle de sites qu’ils distribuent. Pas si simple: il aura fallu plusieurs semaines pour qu’ils repèrent, récemment, un petit site d’apparence anodine baptisé Erotica Lolita, sur lequel circulaient des photos de très jeunes filles.
Mais il y a un autre fléau pour lequel aucune parade ne semble pour l’instant probante: la prolifération du second volet du réseau mondial Internet, les newsgroups, ces espaces d’échanges mondiaux classés par thèmes, qui inquiètent les plus hautes autorités, jusqu’à Bruxelles. Or la tâche est colossale, car c’est la jungle. Ces lieux de rencontre gratuits et sans frontières ignorent la censure. Chacun peut y apporter anonymement l’image de ses fantasmes. Impossible d’organiser la traque: l’adepte se sert du Net comme d’une simple boîte postale dans laquelle il va déposer, à sa guise et incognito, son pli. Puis il disparaît. Il existe ainsi, en France, des milliers de ces petites cellules composées de 10 à 15 personnes, regroupées par thèmes. Rien de très réjouissant souvent, ici, des adorateurs de femmes aux pieds de couleur, baptisés «black big foot». Là, des femmes et des hommes fascinés par l’asphyxie aphrodisiaque ou par le culte du lobe de l’oreille! Quand d’autres versent plus directement dans le pathétique, à l’image de ce newsgroup baptisé «Ex girlfriends», sur lequel de petits délateurs déversent, par vengeance, les photos les plus intimes de leurs anciennes petites amies. Pascal Leleu, dont le cabinet ne désemplit pas, a ainsi pu établir un hit-parade informel de ces pratiques, au fil de ses consultations: oralité (29%), voyeurisme-exhibitionnisme (18%), sadomasochisme (12%), poitrines féminines (12%), inceste (9%), fessée (7%), nécrophilie (5%)… Des pathologies marginales, certes, mais qui inquiètent le praticien. «Car si, hier, avant l’apparition du Net, ces névroses se vivaient cachées, aujourd’hui, on a tendance à les revendiquer. Chacun joue l’identité de groupe et finit par trouver une justification à son travers. Celui qui est entré dans le groupe se sent obligé de participer activement à la vie de celui-ci. Au risque de s’en voir exclu.» Une sorte d’amicale, où la culpabilité tend à disparaître. Et où le pervers, encouragé par ceux qui l’entourent, joue la surenchère et se place alors sur les rails d’une certaine forme de «normalité», de banalisation. Ainsi de certains pédophiles qui trouvent, avec le Net, réconfort, assurance et encouragements. Tout comme le virus ILOVEYOU a contaminé une partie de l’univers des internautes, le cybersexe voit se propager, de manière tout aussi souterraine, une gangrène autrement plus dangereuse. Difficile d’évaluer quels seront, pour les générations futures, les dégâts que peut causer cette lame de fond, qu’aucune digue ne semble aujourd’hui en mesure de stopper. Un jour, pourtant, les responsables politiques et les adultes en général devront inventer des garde-fous.

~ par contrelapenseedominante sur juin 12, 2009.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :